Mardi 15 janvier 2013 2 15 /01 /Jan /2013 10:28

The master (2012) de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Laura Dern

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Vous le croirez ou non mais c'est le premier film que je vois de Paul Thomas Anderson. Je n'ai jamais été tenté d'aller découvrir ses œuvres auparavant malgré le concert de louanges qui accueillit en son temps There will be blood.

Fort de regard vierge que je peux porter sur cette œuvre, je débuterai sur ce premier constat : Anderson a indéniablement un grand talent de metteur en scène. The master, récit d'une relation ambiguë entre un soldat revenu du Pacifique après la guerre (Joaquin Phoenix) et une sorte de gourou mystique (en gros, le créateur de l'église de scientologie), bénéficie d'une superbe photographie (signée Mihai Malaimare) qui parvient à recréer sans affectation les tons de l'Amérique des années 50 et s'avère être un film parfaitement maîtrisé. Anderson sait jouer de son format 70 mm pour nous offrir de magnifiques séquences où éclatent son souffle et son sens de l'espace tout en nous proposant régulièrement des « faces à faces » en gros plan où les longues focales suppriment la profondeur de champ et nous placent au cœur même des conflits entre individus.

Un des plus beaux moments du film est cette séquence où Freddie (le marin alcoolique incarné par Phoenix) et son mentor Dodd (Philip Seymour Hoffman) se rendent dans le désert et font de la moto. Freddie profite de cette « compétition » pour s'enfuir et disparaître à l'horizon, le temps d'un plan assez bluffant, d'autant plus qu'Anderson enchaîne ensuite sur une importante ellipse. Il pourrait y avoir dans cette séquence une sorte de « précipité » des enjeux de The master en montrant comment un « disciple » parvient à échapper aux griffes de son maître.

Car la grande affaire d'Anderson, c'est bien évidemment la maîtrise. Cinéaste néo-classique perdurant néanmoins, pour le meilleur et pour le pire, une certaine tradition du cinéma « d'auteur » (il a écrit et réalisé le film), PTA semble fasciné par une sorte de « perfection » formelle qui surgirait de la pure maîtrise de tous les éléments de la mise en scène. C'est l'idée que je me fais de There will be blood, sorte de film « monstrueux » qui tenterait, dans la lignée d'un Kubrick, d'aboutir à une sorte d' « œuvre totale ».

 

Cette tentation de la maîtrise absolue est, bien évidemment, au cœur de The master mais de manière plus ambiguë puisque tout l'intérêt du récit tient au caractère éminemment incontrôlable du personnage de Freddie qui défend contre tout le monde son « maître » mais qui, pourtant, n'adhère pas à son « programme ». Cette dichotomie entre un système formel admiré mais auquel on cherche néanmoins à échapper, voilà qui aurait pu rendre le film passionnant de bout en bout. Et pourtant, quelque chose ne fonctionne pas.

Le principal défaut de The master, à mon sens, c'est Joaquin Phoenix. Cet acteur que l'on a connu si fin et si subtil dans le magnifique Two lovers de James Gray sombre ici dans les pires clichés de « l'actors studio » et en fait des tonnes. Rarement on aura vu un tel cabotinage à l'écran (mâchoires crispées, yeux froncés, scènes physiques vécues dans la chair, hébétude...) et jamais on ne voit un « personnage » de cinéma : seulement un acteur conscient de sa « performance ».

Du coup, tout les enjeux du film sont faussés dans la mesure où ce « fidèle » d'un gourou (joué par un Philip Seymour Hoffman plus inspiré) est lui-même une sorte d'entité monstrueuse qui ne peut se fondre dans un groupe. Son caractère « insaisissable » donne lieu à de simples numéros d'acteur qui ne parviennent pas vraiment à se couler dans le récit. Alors que le cinéaste aère son film le temps de séquences amples et magnifiquement réalisées (cette course de Freddie dans un vaste champ) en nous transportant, il échoue lorsqu'il filme ces « duels » en gros plans où l'acteur s'en donne à cœur joie. On pense, dans ces moments là, à un film comme Hunger (que je n'aime pas du tout) où le personnage disparaît au profit de performances aussi épuisantes et pénibles que vaines.

Le moment où Dodd interroge Freddie en lui empêchant de cligner des yeux est l'un des passages les plus caractéristiques d'un film qui se brise sur l'écueil d'un comédien en roue libre et en raison d'une volonté un peu trop ostentatoire de la part du cinéaste de faire « profond », « sérieux », « habité » : bref, « auteur ».

 

Du coup, The master oscille constamment entre deux voies. D'un côté, celle d'un cinéma romanesque et ample, qui ne rechigne pas trop face à l'émotion (voir le beau passage où Freddie discute avec la mère de sa « fiancée » qui, bien évidemment, ne l'a pas attendu durant toutes ces années) ; de l'autre, un cinéma trop conscient de ses effets et qui cherche à en mettre plein la vue aux spectateurs. Côté « auteuriste », Anderson a parfois la main lourde et Phoenix n'hésite pas à lui emboîter le pas. Dans ces moments-là, le film étouffe sous sa propre « maîtrise » et intéresse moins, surtout lorsqu'on goûte davantage à un cinéma de l'abandon (celui de James Gray, par exemple)...

Par Dr Orlof - Publié dans : Critique
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Commentaires

hello Vincent,

merci pour ces pistes critiques intéressantes. Drôle d'affaire ce format 70mm. C'est le format de la pellicule qui est censée etre plus détailléee et lumineuse que celle large de 35mm mais comme le film est projeté en 2K, ça ne se voit pas. Pour le reste le format de projection est le 1.85 standard.

Commentaire n°1 posté par jean-luc le 15/01/2013 à 13h40

James Gray n'est pas un cinéaste de l'abandon ! Il filme des instants chaotiques, mais avec une totale maîtrise aussi: la séquence de la poursuite dans la voiture de La Nuit Nous Appartient se passe sous la pluie, avec une lumière bleue qui la rend presqu'invisible, mais elle est stable, maîtrisée, compréhensible, car Gray et son chef opérateur vise à maîtriser les conditions de tournage ! idem dans Magnolia, film maîtrisé mais flamboyant, mais outrancier, mais débordant !

Commentaire n°2 posté par drilan le 15/01/2013 à 17h00

Jean-Luc : Merci pour ton passage ici et pour ces précisions.

 

Drilan : Nous sommes d'accord : James Gray est aussi un cinéaste qui maîtrise parfaitement son outil. Mais à la différence d'Anderson (j'ai en tête "Two lovers"), il ne semble pas totalement obnubilé par la perfection formelle et laisse plus facilement affleurer l'émotion. La marge de liberté qu'il accorde à ses personnages (on n'est pas dans la "performance" d'acteurs) me semble plus grande. C'est ce que j'appelle un cinéma de l'abandon (mais je n'entends pas, par là, improvisation ou laisser-aller)

Commentaire n°3 posté par dr orlof le 15/01/2013 à 17h33

Film un peu déroutant, on ne comprend pas complètement où PT Anderson veut en venir et, surtout, quand on a vu There will be blood avant, on se dit qu'il reproduit un dispositif qui a bien fonctionné mais en ayant du coup épuisé un peu ce qu'il a à dire et à montrer. Si tu n'as pas supporté le "cabotinage" de Joaquin Phoenix, tu vas mal supporter le numéro de DD Lewis, pourtant acteur immense, qui en fait des kilos tonnes et gâche un peu le plaisir du film (à côté, l'acteur qu'il a en face, tout en maîtrise, est bien plus impressionnant). Du coup, je partage ton point de vue mitigé sur le film. Ma chérie, elle, a détesté et m'a confié ne pas supporter ce réalisateur (elle a vu There will be blood, Magnolia et Punch, drunk love - avec un profond ennui à chaque fois).

Commentaire n°4 posté par Julien le 16/01/2013 à 11h58

Très intéressante, cette chronique !

Commentaire n°5 posté par Jeux gratuits le 16/01/2013 à 16h27

Cette histoire de "trop de maîtrise", ça m'embête un peu. Il y a, quand même, maîtrise et maîtrise. Il y a Anderson et, mettons, Haneke, si tu veux ce que je veux dire.

Ici, la maîtrise (et on ne va quand même pas lui reprocher de soigner son film pour qu'il soit le meilleur possible) ne provoque pas la contrainte du spectateur, ni du point de vue esthétique, ni du point de vue moral, ni du point de vue narratif. Moi, au-delà de ses fondations solides (le sujet, les personnages qui s'opposent...), je vois un film qui reste ouvert et qui laisse une lattitude. D'ailleurs, dans son entretien pour Positif, PTA n'arrête pas de parler des séquences qu'il n'a pas tourné ou bien qu'il a écarté au montage pour éviter d'être trop explicatif. Le montage "musical" de la première partie, les légers "décrochages" que l'on observe de temps à autre (les femmes nues, le coup de fil dans le cinéma désert), apportent eux aussi ces ouvertures.

Ce sont ces "doubles tensions" (avec par exemple la beauté des changements d'échelles dont j'ai parlé chez moi) qui me font dire qu'Anderson est un grand cinéaste.

Par ailleurs, à propos de Joaquin Phoenix, si je comprends que l'on puisse être réticent, je ne l'ai pas été. Je n'ai pas du tout vu l'acteur devant le personnage car, en un sens, je ne l'ai pas "reconnu" (au début, devant les premières affiches ou images, je croyais que c'était Daniel Day lewis qui jouait encore pour Anderson).

Commentaire n°6 posté par Edouard le 02/03/2013 à 00h11

("si tu VOIS ce que je veux dire", bien sûr, désolé :))

Commentaire n°7 posté par Edouard le 02/03/2013 à 00h13

Sur le fond, nous ne sommes pas vraiment en désaccord : j'aime bien "The master" et il est évident que cette "maitrise" dont je parle n'a rien à voir avec le cinéma manipulateur d'Haneke. Cependant, j'avoue avoir été gêné par certains aspects du film : le cabotinage de Phoenix, une volonté quand même un peu trop appuyée de vouloir faire "profond" et "auteur" (je trouve que le "duel" où Hoffman tente de prendre le contrôle de l'esprit de Phoenix est assez pénible).

Maintenant, je ne connais pas assez le cinéma de PTA et il faut que je me plonge dedans... :) (Tu reviens ici pour qu'on se dispute à propos de Malick ;) )

Commentaire n°8 posté par Dr Orlof le 02/03/2013 à 11h15

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