Grands écarts
New York, les Safie et Uncut Gems (2026) de Nicolas Moreno (Marest éditeur, 2026)
Uncut Gems débute par les images radios d’une coloscopie et se termine par une image cosmique du ciel et des étoiles. Si l’on devait résumer le film à travers ces deux moments, nous dirions trivialement qu’il s’agit de l’histoire d’un trou du cul qui se prend pour le centre de l’univers et qui finira par payer le prix fort pour avoir cru à sa bonne étoile. C’est aussi de ce grand écart entre l’infiniment petit et l’infiniment grand que part Nicolas Moreno pour construire son livre New York, les Safdie et Uncut Gems. Ne comptez pas sur lui pour suivre les chemins balisés de la monographie classique, abordant la filmographie des deux frères de manière chronologique. L’ambition est d’une autre nature. Il s’agit d’emboîter le pas des cinéastes pour retrouver le rythme endiablé et le sens du montage propre à leurs films, Uncut Gems en particulier. Mais il s’agit également de tisser une toile faite de grands écarts entre le film à proprement parler, l’œuvre des Safdie en général, et la manière dont celle-ci s’inscrit dans une économie du cinéma bouleversée par l’arrivée des plateformes de VOD et les nouvelles pratiques cinéphiles à l’ère d’Internet. Il montre, par exemple, comment Uncut Gems marque une étape primordiale dans la manière dont les Safdie et A24 produisent leurs films et ce que signifie sa diffusion, à l’époque du Covid, sur Netflix.
L’intérêt de l’essai tient dans cet art du montage qui impulse un mouvement centrifuge et centripète à la réflexion de Moreno. Il s’agit, pour l’auteur, de partir de la pierre précieuse que reçoit Howard (Adam Sandler) dans Uncut Gems pour remonter à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et de réfléchir aussi bien à l’inscription de l’œuvre dans l’histoire du cinéma (de Cassavetes à Ferrara en passant par Marathon Man de Schlesinger) qu’à la manière dont les Safdie filment New York et retranscrivent le rythme si particulier de la ville. À l’inverse, le mouvement se fait centripète lorsque Moreno part d’un événement lointain (le peintre Joan Sloan réalisant Dust Storm, les diverses étapes visant à appréhender le mouvement, de Marey à Noah Baumbach en passant par Godard dans Bande à part, Carax dans Mauvais Sang ou Albert Lamorisse dans Le Ballon rouge) pour revenir à Uncut Gems et circonscrire les caractéristiques du style des Safdie :
« Le film illustre ainsi et peut-être de la manière la plus limpide qui soit dans la filmographie des Safdie, le fonctionnement intrinsèque de leur cinéma : des questions morales qui deviennent des problèmes politiques en se posant à des individus pressurisés, forcés d’agir vite pour suivre la marche du monde. La principale conséquence esthétique de cette manière d’observer la société américaine se retrouve ensuite au montage : primauté du rythme sur la durée des séquences, du flux et de l’enchaînement infernal des scènes plutôt que sur les situations pour elles-mêmes. »
Le livre marque toujours sa volonté d’inscrire l’œuvre des Safdie dans un contexte plus général : New York, le capitalisme et sa manière de régir nos existences, le rapport aliéné de l’individu à l’économie… En procédant de la sorte, Nicolas Moreno montre bien comment un film comme Uncut Gems représente une vision quintessenciée de ce « rêve américain » que poursuit Howard, comment le capitalisme le fait sans cesse miroiter et comment le personnage se heurte à des horizons bouchés. De la même façon, l’auteur souligne à quel point la dimension documentaire du cinéma des Safdie tient avant tout à des questions de rythme, de flux et non à la description « objective » d’un environnement. Et c’est en traduisant ce rythme dans l’écriture que le livre prend sa forme et son ampleur. Car au-delà des codes classiques de l’analyse cinématographique, Nicolas Moreno parvient à tisser des ponts entre un film, une ville, une économie de cinéma, un mode de vie (« l’american way of life »), le monde et, pourquoi pas, l’univers.
D’un travail à l’origine universitaire, l’auteur est parvenu à faire un essai personnel et habité, revenant sans arrêt sur cette gemme obsessionnelle qu’il polit et repolit pour en montrer les différentes et étincelantes facettes.
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