Steven Soderbergh, volume 2 : les années numériques (2025) de Christophe Chabert et Frédéric Mercier (Marest éditeur, 2025)

Le voyant Soderbergh

En me plongeant dans ce deuxième volume du copieux essai que Christophe Chabert et Frédéric Mercier consacrent à Steven Soderbergh, j’ai réalisé à quel point j’aurais été incapable de citer la plupart des œuvres qu’il a signées depuis une quinzaine d’années. Même en me donnant les titres, je ne suis pas certain que j’aurais su mettre un nom derrière KIMI, No Sudden Move, High Flying Bird, Mosaic ou Command Z. À l’heure du numérique, l’œuvre de Soderbergh est devenue protéiforme, s’adaptant à la nouvelle économie du cinéma et n’hésitant pas à inventer sa propre économie du côté des plateformes, de la série ou d’Internet.

Paradoxe piquant : l’ouvrage s’ouvre alors que le cinéaste parle (en octobre 2011) de prendre sa retraite. Outre une certaine fatigue, Soderbergh comprend qu’il se trouve dans une impasse avec l’évolution du cinéma et les nouveaux enjeux de production : « Déjà pointent derrière les limites personnelles de l’artiste celles imposées par l’évolution récente du cinéma des studios, trop formaté aux yeux d’un cinéaste aussi épris de liberté. Un problème qui n’est pas tant lié aux doléances des producteurs qu’aux demandes du public, en décalage par rapport à ce qu’il a envie de lui présenter. »

Qu’on n’imagine pas Soderbergh tenir un discours passéiste et nostalgique lorsqu’il dresse un constat pessimiste de ce qu’est devenu Hollywood. Pour lui, c’est moins les « films » qui importent que le « cinéma ». Il estime par ailleurs que ledit cinéma peut très bien se nicher dans des œuvres singulières sans passer par le circuit classique des salles : « La conversion du cinéaste au numérique, sa passion pour la caméra RED et ses futures expériences autour des possibilités de l’iPhone, sont toutes tournées vers l’idée d’inventer un cinéma neuf, avec des images neuves, qui raconte le monde tel qu’il est devant nos yeux mais dont le défilement s’accélère au point de nous laisser impuissants pour le comprendre. »

De 2009 à 2013, Soderbergh réalise six films que les auteurs qualifient de « films laboratoires » puisque le cinéaste explore toutes les possibilités du numérique. Dans ces œuvres (The Informant !, Girlfriend Experience ou encore Contagion) se dessinent toutes les caractéristiques de son style, qui repose à la fois sur l’objectivité néoréaliste qu’apporte l’image numérique et sur une objectivité contaminée par un certain nombre d’images virales qui disent les dysfonctionnements de notre monde tout en permettant de « saisir le réel comme un flux et d’en découper des échantillons pour en offrir une lecture simultanée. »

Ces deux axes constituent la charpente de l’œuvre de Soderbergh et un angle d’analyse particulièrement stimulant tant il permet aux auteurs d’embrasser à la fois les enjeux thématiques de ce cinéma (la mondialisation, le flux de l’information et son devenir viral, les mutations du rapport au corps – Magic Mike- et au spectacle – Ma vie avec Liberace-, etc.) et ses enjeux stylistiques (cette tension permanente entre l’objectivité numérique, ce qui la fissure et la transforme). À cela, Chabert et Mercier notent de manière particulièrement pénétrante l’apparition d’une nouvelle figure chez Soderbergh : celle du « voyant ».

« Face à un monde chaotique où l'information se perd dans la multiplicité de ses sources, où le spectacle se confond avec une pure opération de destruction du réel, il faut des voyants qui, comme le cinéaste, disposent d'assez d'outils, de lucidité et de ressources pour défier le conformisme ambiant, le renverser, et, avec lui, la monstrueuse réalité alternative qu'il a créée. »

Le cinéma est alors envisagé comme un outil pour décrypter le monde et son évolution. Le voyant évolue au cœur du spectacle mais sait se donner des outils pour en dévoiler les mécanismes et les faux-semblants.

C’est donc en 2014 que Soderbergh est censé prendre sa retraite. Pourtant, il ne va pas cesser d’enchaîner les projets. Christophe Chabert et Frédéric Mercier vont s’atteler à analyser autant les films que leurs conditions de production et montrer comment Soderbergh parvient à réinventer sa manière de faire du cinéma. Plutôt que de dépendre de l’économie des studios (avec le budget inflationniste dédié à la simple promotion, par exemple) et des attentes supposées du public, le cinéaste invente sa propre économie pour chaque prototype qu’il élabore afin de pouvoir travailler en toute liberté. Son chemin croisera désormais celui de la télévision où il réalise la série The Knick, des plateformes comme Netflix (High Flying Bird, The Laundromat) ou HBO Max (La Grande Traversée, KIMI) voire d’Internet puisqu’il se livre à diverses expérimentations sur son site (Your Life as a Spy, ensemble de trois courts métrages, en est un exemple singulier). De manière un peu provocatrice mais aussi lucide, les auteurs estiment qu’il y a plus de « cinéma » dans la mise en scène que Soderbergh imagine pour la retransmission de la cérémonie des Oscars en avril 2021 (en plein pendant la pandémie du Covid) que dans de gros films d’auteur formatés pour recevoir ce type de récompenses (le très surestimé Nomadland de Chloé Zhao).

Soderbergh témoigne également d’un intérêt jamais démenti pour les nouvelles technologies, allant jusqu’à tourner un film avec un iPhone (Paranoïa). Mais la technique n’est pas une fin en soi mais un moyen pour inventer de nouvelles formes (la caméra de « surveillance » de Présence) et faire du cinéma. A ce titre, Mercier et Chabert louent The Insider comme l’un de ses films les « plus accomplis esthétiquement » : « C’est son Barry Lyndon (1975) à lui, fabriqué avec cent fois moins de temps et d’argent que Kubrick, non pas éclairé à la bougie mais aux diodes électroluminescentes, pour un résultat visuellement aussi magnifique. »

On l’aura compris, ce deuxième volume s’avère aussi riche et passionnant que le premier. L’approche chronologique n’empêche jamais le recul et le regard global sur une œuvre à la fois cohérente et en perpétuelle mutation (à l’image du monde qu’elle ausculte). Il achève un essai colossal et une somme désormais incontournable pour ceux qui s’intéressent au cinéma de Steven Soderbergh.

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